CHAPITRE VII
Mrs. Reynolds offrait un contraste frappant avec l’autoritaire Rowena Drake. Toute menue dans son habit de deuil, la mère de Joyce serrait nerveusement un mouchoir qu’elle portait parfois à ses yeux rougis et gonflés de larmes.
Ayant tendu une main moite à ses visiteurs qu’elle introduisit dans une pièce servant de salle de séjour, elle trouva un peu de courage pour annoncer :
— C’est bien aimable à vous d’être venus pour chercher à éclaircir cette tragique affaire, bien que je ne voie pas à quoi cela servira. Rien ne pourra me rendre ma fille… C’est épouvantable ! Comment quelqu’un a-t-il pu vouloir, la tuer ? Si seulement elle avait crié… La scène repasse sans cesse dans mon esprit et cependant je ne puis supporter d’imaginer la façon dont elle a dû se dérouler.
Poirot dit avec douceur :
— Rassurez-vous, madame, nous ne sommes pas ici pour vous tourmenter, mais pour vous prier de nous aider dans nos efforts en vue de démasquer le meurtrier. Vous n’avez aucun soupçon quant à son identité ?
— Comment en aurais-je ? Nous vivons dans une bonne ville où tout le monde se connaît plus ou moins et j’aurais du mal à croire qu’un criminel se cache parmi nous. Celui qui a tué mon enfant n’est pas un être normal. Il devait se droguer ou boire. Peut-être a-t-il agi inconsciemment ?
— Vous êtes sûre qu’il s’agit d’un homme ?
Mrs. Reynolds eut l’air choqué.
— Il est impensable qu’une femme ait commis un crime aussi horrible !
— Elle n’aurait cependant pas eu besoin d’user de beaucoup de force.
— J’admets que, de nos jours, les femmes sont plus athlétiques qu’autrefois. Mais quel genre de monstre serait la femme qui irait tuer une enfant de cette manière ? Joyce n’avait que treize ans.
— Je ne veux pas vous torturer en vous posant des questions que la police a déjà dû vous poser. Je suis ici pour que vous m’aidiez à comprendre une remarque faite par votre fille peu avant le meurtre. Au fait, étiez-vous présente à la soirée donnée par Mrs. Drake ?
— Non. J’ai été malade récemment et je craignais que les cris des enfants et leurs jeux ne me fatiguent trop. J’ai accompagné mes filles et mon fils en voiture. Je devais les reprendre à la fin de la soirée. Il me reste à présent Anne l’aînée, qui a seize ans, et Léopold qui approche de ses douze ans. Que vouliez-vous me demander au sujet de Joyce ?
— Mrs. Oliver l’a entendue déclarer, devant ses camarades, qu’elle avait eu l’occasion, il y a longtemps, d’assister à un meurtre.
— Joyce a dit ça ? C’est impossible, voyons ! Quel crime aurait-elle bien pu découvrir ?
— Je dois reconnaître que ses amis n’ont pas pris sa déclaration au sérieux. Joyce avait-elle fait allusion devant vous à ce meurtre ?
— Certainement pas !
— Nous devons prendre en considération que pour une fillette, le mot meurtre a peut-être été employé abusivement. Joyce aurait pu avoir été témoin d’un accident de voiture ou d’une bagarre entre gamins au cours de laquelle un des protagonistes aurait culbuté dans la rivière poussé par son adversaire du moment, en bref, un accident involontaire.
— Je ne me souviens d’aucun accident de cette sorte survenu dans notre petite ville. De plus, si Joyce en avait surpris un, elle n’aurait pas manqué de m’en parler. Elle devait plaisanter.
Mrs. Oliver intervint :
— Pourtant, elle s’exprimait sur un ton très persuasif. Plus on se moquait d’elle, plus elle s’entêtait.
Poirot tint à préciser d’un ton net :
— À mon sens, il y a toutes les chances pour que Joyce ait mal interprété un accident auquel elle aura assisté il y a longtemps.
— Dans ce cas, je vous le répète, j’aurais été la première avertie !
— Peut-être qu’elle vous a fait une réflexion à l’époque et que vous l’avez oubliée ?
— Mais enfin, quand cet accident aurait-il eu lieu ?
— Nous n’en savons rien. Joyce a seulement précisé, qu’alors, elle était encore très jeune. Que signifie cette remarque dans la bouche d’une fillette de treize ans ?
— Comment vous répondre ?
— Vous pensez toutefois que si elle affirmait avoir été témoin d’un meurtre, elle était profondément convaincue de ce qu’elle avançait ?
— Oui, mais vraisemblablement elle aura été trompée par les apparences.
— C’est aussi mon avis. Me permettez-vous de m’entretenir un instant avec vos deux enfants qui se trouvaient, eux aussi, à la soirée donnée par Mrs. Drake ?
— Si vous voulez, bien que je doute qu’ils vous révèlent quoi que ce soit. Anne est dans sa chambre en train d’étudier et Léopold est au jardin où il construit un avion miniature.
Les visiteurs trouvèrent le garçon, un solide adolescent aux joues rondes, absorbé dans son travail d’assemblage et peu enclin à interrompre sa tâche pour prêter attention aux intrus.
Poirot s’enquit :
— Chez Mrs. Drake, vous avez dû entendre votre sœur raconter une affaire étrange…
— Vous voulez parler du meurtre ?
— Parfaitement. Elle a déclaré avoir vu se perpétrer un meurtre. Est-ce vrai ?
— Bien sûr que non ! C’était bien de Joyce d’inventer des histoires pareilles.
— Pourquoi ?
— Elle aimait à se vanter. Il fixa une minuscule hélice avec application avant de poursuivre : Joyce était idiote, elle aurait débité n’importe quoi pour se rendre intéressante.
— Donc, à votre avis, sa déclaration était purement le fruit de son imagination ?
Se tournant à demi vers Mrs. Oliver, Léopold précisa :
— Je parie qu’elle cherchait à vous impressionner. C’est bien vous qui écrivez des romans policiers ? Elle voulait sans doute que vous la remarquiez plus que les autres…
Poirot pressa :
— Aimait-elle à se faire valoir ?
— Et comment ! Je parie pourtant que personne n’a cru à ses racontars !
— Avez-vous retenu ses paroles ?
— Non, car je n’y ai attaché aucune importance. Je me souviens que Béatrice s’est moquée d’elle ainsi que Cathie.
Comprenant qu’ils n’apprendraient rien de plus du garçon, les deux amis regagnèrent la maison et se rendirent auprès d’Anne, une grande adolescente au visage sérieux qu’ils trouvèrent penchée sur une table encombrée de livres d’étude.
À la question de Poirot, la jeune fille répondit d’un ton posé :
— Je me trouvais, en effet, à la soirée.
— Et vous étiez là quand votre sœur a fait allusion à un meurtre ?
— Oui, bien que je n’y aie prêté aucune attention.
— Vous n’y avez donc pas cru ?
— Évidemment, non !
— Quelle conclusion tirez-vous de la déclaration de votre sœur ?
— Joyce passait son temps à mentir. Je me souviens qu’un jour, elle avait monté un conte fantastique concernant les Indes. Notre oncle y avait séjourné quelque temps et Joyce broda sur ce voyage, prétendant devant ses compagnes avoir accompagné son parent. Je dois reconnaître que plusieurs des filles de sa classe l’ont crue.
Changeant de ton, Poirot demanda :
— À votre avis, qui a tué votre sœur, Anne ? Vous connaissez son entourage et ceux qui ne l’aimaient pas ?
— Personne ne serait allé jusqu’à la tuer. Ce doit être un fou. Il ne peut s’agir de quelqu’un que nous côtoyons.
Alors que les visiteurs allaient se retirer, Anne déclara brusquement :
— Je ne veux pas calomnier ma sœur morte, mais je vous jure qu’elle était la pire menteuse que j’aie jamais connue.
Ils s’éloignaient de la maison des Reynolds lorsque Mrs. Oliver s’enquit :
— Avez-vous l’impression que nous progressons ?
— Absolument pas. C’est d’ailleurs là une constatation intéressante.